27 novembre 2009
"Virgo Fidelis"
J'étudie dans un quartier catholique. Cela ne m'enchante guère, mais c'est comme ça : en quelques semaines, je me suis habituée à croiser dans la rue, entre la boulangerie et le café, une bonne soeur ou deux qui marchent d'un air pressé vers l'ICP.
Un lundi sur deux, j'ai cours rue Cassette. Je dois donc marché du 39 bis rue d'Assas, jusqu'au bâtiment principal de l'ISIT. Pour aller plus vite, je passe par l'ICP.
Un lundi sur deux, le chemin me fait traverser le jardin du Séminaire des Carmes.
Un lundi sur deux, c'est la même oppression qui m'envahit. La même oppression que dans les églises. Et c'est une église, à ciel ouvert.
Un lundi sur deux, je passe sous les yeux figés de la statue de la vierge, enfermée dans la pierre, reposant sur un socle déjà presque aussi haut que moi. Et un lundi sur deux, les mots, peints en rouge sur le piédestal, me sautent aux yeux, si ce n'est à la gorge.
Virgo Fidelis.
Un lundi sur deux, cette odeur très particulière me fait tressaillir, cette odeur d'église, cette odeur de croix. C'est de l'odeur de l'eau, de la pierre, des larmes et de la culpabilité mélangées. Et un lundi sur deux, je me demande si c'est cela, ce qu'on appelle "l'odeur de sainteté". De l'eau, de la pierre, des larmes, des chants, et la culpabilité de toute une religion.
Je me souviens de l'enterrement de mon cousin. Parmi les multiples sentiments qui m'avaient envahis ce jour-là (un mélange d'effroi, de dégoût, de nausée, d'incompréhension, d'oppression, la sensation d'être happée par la pierre), j'avais été choquée par les mots du prêtre, qui ne nous parlait pas tant de mon cousin, que de la nécessité de prier et de faire pénitence pour se faire pardonner ses fautes.
Un lundi sur deux, je traverse ce jardin, en silence, la gorge nouée. J'évite de regarder la vierge de pierre dans les yeux, ses yeux vides et figés. J'évite de regarder vers le bassin, au centre du jardin, de peur d'y voir un prêtre en conversation avec son dieu.
Le retour à la vie normale est toujours un peu plus difficile, un lundi sur deux.
10 novembre 2009
Moi-même je (ne) sais (pas)
Il y a des moments comme ça, où l'on a beau s'évertuer (se vert-tuer) à essayer de comprendre (rien que ça), ça ne marche pas. On ne comprend rien. Moi, je ne comprends rien à beaucoup de choses. Je ne comprends rien en gestion financière, je ne comprends rien à moi-même, je ne comprends rien aux autres, je ne comprends rien en traduction raisonnée (modulation, transposition, c'est la même chose au fond).
Pourquoi faut-il que les choses, les périodes, se succèdent aussi crûment ? En rupture aussi nette avec ce qu'il y avait une seconde auparavant ?
Pourquoi faut-il que, au moment où l'on pense que les choses trouvent enfin leur place, un évènement vienne tout chambouler et tout remettre en jeu, façon Jeopardy ? Comme au Motus, où l'on est sur le point d'obtenir une ligne complète sur la grille des numéros, et là, d'un coup, "ooooh", une boule noire ! et on recommence à zéro.
A zéro.
Zéro.
Le rien. Dès que les choses se compliquent, le vague, le vide, est d'un confort désagréable mais salutaire. Je donnerais tout pour en sortir, et je donnerais tout pour y rester. La seule terre que je connais, c'est celle-ci : celle ravagée par les déserts, où tout a disparu. Une infinité de possibles, sans fin. Et moi au milieu, à moitié enterrée dans le sable, façon Winnie dans Oh les Beaux Jours. Comment faisait-elle pour trouver encore un sens à son quotidien, enlisée qu'elle était dans son "Etendue d'herbe brûlée s'enflant au centre en petit mamelon" ?
Je feuillète mon Edition de Minuit de Oh les Beaux jours, et je tombe sur des pages et des pages de notes manuscrites, au crayon, tracées de ma main pendant l'un de mes rares sursauts de lucidité littéraire.
"What can be taken from that unknown-ness of the characters ? No acurate age => no hold in time. Keep on changing. Talking belongs to nothing-ness, to lessness. As ruin is the main element in Oulipo, the aim in Beckett's work seems to be the failing of itlself : no end can be reached. What matters is how hard the characters try to bring something different & changing, to drag the play out of the muddy stillness of paralyzed time. paralyzed time, pazalyzed space. Light, from dawn to twilight, doesn't really change. Landscape is an unknown thing : a tree, a window, a door. The suggestion of a road, but not the road itself. The suggestion of a world, but ... Man alone n'est pas un monde. L'espace compris entre deux personnages est un espace où créer un monde. Dépourvu de sens, le langage devient une valeur neutre, ou plutôt une valeur absolue : ne rien dire, c'est tout dire. Dire une chose et son contraire. Dans ce langage désarticulé du sens, signifiant & signifié sont séparés dans leur essence, et la logique même du langage plonge dans le nonsense et devient le système rudimentaire du oui/non."
24 août 2009
L'orage et le grondement
C'est l'orage dehors. Le ciel gronde, le ciel tonne, le ciel vomit sur nous et a fait tomber la nuit bien trop vite.
Mon estomac est contracté en permanence depuis quelques jours. Mon poignet gauche, mon indicateur de stress, recommence à me faire mal, de la même façon que l'année dernière avant les concours. Je passe chaque minute libre à feuilleter mes dictionnaires, mes grammaires, à jeter un oeil au site de The Economist ou du Monde.
Il reste une semaine.
J'ai peur de ne pas pouvoir supporter un autre échec. J'ai peur de ne pas savoir gérer ma lente descente vers le rien, vers la quasi-médiocrité. Rétrospectivement, tout cela me semble complètement absurde. J'y croyais tellement, je ne pouvais que réussir. Mais ce n'est pas comme ça que ça marche.
Je pensais avoir ravalé ma déception. La voilà qui refait surface, au moment où je me trouve à nouveau au seuil d'une chose difficile, d'une chose qui dira si je suis assez bien ou non. J'en fais une affaire personnelle ; j'ai l'impression que, par delà bien et mal, ce concours-ci me dira ce que je vaux. Si je le réussis, je veux bien me donner un sursis. Sinon, je songe à me marquer définitivement comme incapable.
C'est juste qu'à force d'essayer, et sans résultat, on finit par se dire que ça vient de soi, que c'est un leitmotiv, un très mauvais comique de répétition.
En parallèle, à me plonger à corps perdu dans les révisions, je ne peux que remercier la prépa pour ce qu'elle m'a apporté : je travaille très vite (quinze chapitres de grammaire en deux soirées, j'ai fait fort), je retiens un grand nombre de choses très facilement et très vite (façon gavage d'oie), et, telle un buldozer de concours, j'indexe tous mes chapitres, méthodiquement, presque froidement, les uns après les autres, à grands coups de fiches bristol et de stabilos (le duo gagnant).
Et, à mesure que je feuillète ma Grammaire d'usage de l'espagnol contemporain, mon Clave (dictionario del uso del español), et mon fidèle Longman Dictionnary of English Language and Culture, je retrouve très progressivement l'envie d'étudier, chose que je n'avais pas ressentie depuis un peu plus d'un an.
C'est aussi pour ça que je ne suis pas certaine de pouvoir tolérer l'échec. Je ne suis pas quelqu'un de très passionné, je n'ai pas envie de grand chose. Mais là, j'ai envie, je veux réussir ce concours. C'est un phénomène devenu assez rare pour que je m'en alarme. Et pour que je m'y accroche comme à mon dernier salut. Now or never.
06 août 2009
A l'orée du bois
J'ai enfin envoyé mon dossier d'inscription au concours de l'ISIT. J'ai mis près de 2 mois à l'envoyer. Il était temps.
C'est pas pour faire de la psychologie de comptoir sur mon propre cas, mais je crois que j'ai été aussi longue à me décider tout simplement parce que j'ai peur. J'ai peur de rater, encore une fois. On dira ce qu'on voudra, mais, plus d'un an (ou deux, ça dépend de quel point de vue on se place : 2007 ou 2008 ?) après, l'échec aux concours ENS/ESC est encore cuisant et assez douloureux dans ma tête. Il arrive très souvent que je me demande : "et si j'avais réussi ?". Oui, ben j'ai raté (comme on me le fait si souvent remarquer chez moi). Même si ça me file la nausée de dire ça, j'ai raté et c'est comme ça.
J'ai bien essayé d'aller à la fac. Mais je ne sais pas ce qui s'est passé, si c'était une inadaptabilité de ma part ou une déprime post-prépa (sûrement un peu des deux), mais là aussi, ça a été un échec. La simple pensée d'aller en cours me donnait les larmes aux yeux et mal au ventre. Pour parler un peu slang, it bored the crap out of me (suis même pas sûre que ça se dise vraiment, ça). Je n'ai retenu que deux choses de la fac : une prof de civi avec un accent à couper au couteau et qui faisait des fautes de grammaire ; et mes yeux qui se fermaient malgré moi pendant que le prof de litté shakespearienne parlait de Romeo & Juliet. J'ai bien essayé de m'accrocher à un truc qui me plaisait, mon mémoire, sur Beckett. Je me souviens avoir décidé depuis ... la seconde, au moins, que si un jour je faisais un travail de recherche, ce serait sur lui. En hypokhâgne, j'avais fait un exposé sur En Attendant Godot (de peur que ma prof, pas très brillante, ne massacre l'analyse de ma pièce préférée comme elle avait massacré Huis Clos en paraphrasant chaque réplique). Il me paraissait évident que mon mémoire porte sur Beckett. Je m'y étais lancée à corps perdu, j'ai lu des tonnes de bouquins, j'ai analysé presque chaque réplique des 7 pièces qui composaient mon corpus. Mais ça n'a pas suffi à rendre tout le reste vivable.
Je me souviens des heures de cours tellement barbantes que je dessinait sur ma feuille ; je me souviens m'être éclipsée du cours plus tôt que prévu, pour aller sortir Killer. J'ai fait n'importe quoi. La fac, j'aimais vraiment pas ça.
Quand j'ai remarqué que je restais plus souvent chez moi qu'à la fac, je me suis dit que ce n'était pas la peine de se prendre la tête plus longtemps. J'ai laissé tomber, j'ai trouvé un boulot, et j'ai réfléchi.
31 décembre 2008, réveillon chez Anahi. MAx est là, elle me parle de l'ISIT, des cours, de l'intérêt qu'elle y trouve. Je suis vachement intéressée, parce que c'est à peu près tout ce que je recherche : une formation assez variée pour ne pas m'ennuyer (l'ennui fondamental ; c'est pour ça que je me retrouve toujours un peu dans le portrait de Langlois que fait Giono dans Un roi sans divertissement), des débouchés rapides (d'après les stats, la plupart des élèves trouvent un emploi dans les 6 mois après leur sortie de l'école), un diplôme à la fois spécialisé et ouvert qui me permettrait de faire plein de choses.
Le hic, c'est le concours. Je suis devenue allergique au concours. En 2007 et 2008, j'ai mis tous mes efforts là-dedans. Je me souviens des journées de révisions, en Bretagne en 2007, à Paris en 2008. Entre 7 et 12h par jour en 2007, entre 9 et 15h par jour en 2008. Mais ça n'a jamais marché. Je me suis déjà assez copieusement traitée de nulle moi-même, ça ne sert plus à rien maintenant. Mais l'idée d'avoir à passer un concours me bloque complètement. Je suis morte de trouille : j'ai envie d'aller dans cette école, mais j'ai vraiment peur de ne pas y arriver. Et la peur se transforme en blocage, en empêchement involontaire de travailler (en ce moment même, je devrais être en train de lire mon Vocable espagnol pour récupérer un peu de langue ; mais non, j'écris un message sans intérêt sur mon blog).
Ce dont j'ai le plus peur, c'est de la réaction de ma famille. Ils ne savent pas du tout ce que j'ai dans la tête ; ils pensent que je ne suis pas motivée, que je ne fous rien. Je suis motivée, mais j'ai peur. C'est aussi simple que ça.
Croisons les doigts, peut-être que je ne vais pas trop me rétamer, cette fois-ci.
02 juillet 2009
Dope and weed and Anxiety
Trying to forget the sneaking voices
(The Used - Let It Bleed)
27 juin 2009
Quiet things, quiet time
Comme beaucoup d'autres samedis, j'ai passé l'après-midi au centre équestre. J'aime bien l'été et les chevaux. Je trouve que ça va bien ensemble. Le soleil, la forêt. Killer et moi, dans la prairie, au pas, au galop, les hautes herbes qui me chatouillent les mollets.
Un petit passage par la douche, pour le rafraîchir. Le voilà qui boit au tuyau. Je le ramène au box ; il souffle, grignote de la paille, me laisse lui gratter la base des oreilles.
Puis, c'est le tour d'Octavie. Le club est désert ; dans le manège, le claquement discret des guêtres d'Octavie résonne un peu. Je n'entends que le bruit sourd et profond de ses foulées de trot dans la sciure. Nala arrive en aboyant, Octavie prend peur et part au galop. Je lui parle tout doucement, elle se calme et reprend son rythme lent et posé. Il n'y a aucun bruit sauf son souffle, et le bruit de mes chaps en cuir qui grincent un peu sur mes boots. Un claquement de langue, elle prend le galop sur quelques tours.
Le travail est fini. Je lui ôte son harnachement, je la laisse marcher en liberté dans le manège. Je m'assois sur la barrière, et je la regarde. De temps en temps elle passe dans le soleil que laisse passer l'embrasure de la porte. Sa robe dorée danse sous la lumière. Elle s'arrête, me regarde, souffle un peu. Toujours le silence autour. Finalement elle vient vers moi et me pousse un peu du nez.
Un temps calme.
C'est l'heure de rentrer.
25 juin 2009
C'est tout ce que j'aime
Mardi dernier (le 23 Juin), j'ai fêté mes 5 mois de travail au Mc Do Saint-Michel (Luxembourg).
Malgré tout ce qu'on dit sur Mc Do, moi je m'y plais bien. Certes, j'ai la chance de travailler dans un resto Compagnie (les Mc Do affiliés à la Compagnie France ont la réputation de bien mieux traiter leurs employés que les franchisés) ; mais surtout, je suis très bien tombée à Saint-Michel.
Je ne dis pas que c'est facile, que ce n'est pas épuisant. Parce que ce n'est pas toujours facile, et c'est épuisant. Mais quand on bosse dans une bonne ambiance, ça change tout.
Cela fait donc cinq mois que j'ai commencé là-bas, pour occuper mes journées, désoeuvrée que j'étais après avoir quitté la fac. Le truc le plus surprenant, c'est qu'on s'y fait vraiment des amis, au Mc Do. J'ai rencontré des gens supers, des gens sympas, et surtout trois, dont je me sens tellement proche que j'ai l'impression de les connaître depuis des années.
J'ai la chance de travailler dans un restaurant où les équipiers sont en majorité des étudiants. Du coup, l'assistante du personnel connaît bien nos petits tracas. Changer de dispos au dernier moment à cause d'un cours ? Pas de problème. Prendre des jours payés (distincts des congés payés) pour réviser les partiels ? Pas de problème. Obtenir une journée pour aller voir ma grand-mère dans le Loir et Cher ? pas de problème.
On n'est pas payés des mille et des cent. Le Smic. Mais c'est déjà ça. D'autant plus qu'on a des primes, et que la moindre de nos minutes supplémentaires est payée ^^ (quand, comme moi, on dépasse systématiquement son horaire de 10 minutes chaque jour, à la fin du mois, ça fait quelques euros de plus, c'est toujours ça de gagné, et ça tord le cou aux idées selon lesquelles Mc Do ne paie jamais les heures sup').
J'ai la chance de travailler dans un restaurant où les managers prennent en compte nos affinités, dans la mesure du possible. Pas envie de faire de la caisse aujourd'hui ? Si c'est possible, on vous met ailleurs. Envie d'être à côté de la copine en caisse ? A condition de ne pas passer son temps à papoter, on le fait.
Ya de la confiance. On me laisse installer ma caisse seule (I've got the Power Card !), ce qui apparemment (de ce que j'ai vu dans d'autres restos) n'est pas une habitude, loin de là (genre tu vas voler 20 euros).
J'ai la chance de travailler dans un restaurant où, tous les midis, les caisses sont envahies par les étudiants du coin (Paris II, Paris III, Paris IV, Paris V, Pharmacie, ISIT, Mines, Saint Louis, LLG). On reconnaît des têtes (j'ai revu Alix !), et puis les étudiants sont les clients les plus sympas. Ils ont l'air de comprendre que, oui, on aime bien être ici, mais qu'au bout de 2h de rush, on commence à avoir le cerveau qui fond. Rapidité, rapidité, rapidité ! Et le sourire, le sourire, le sourire. C'est beaucoup plus facile quand on a en face de nous un client qui n'arrive pas tout énervé à la caisse.
J'ai la chance de travailler dans un restaurant où l'encadrement sait motiver les équipiers. Des soirées pour nous remercier des bons rush ; un buffet de fruits/bonbons/pizzas/chocolats pendant la fête de la musique (en plus de la suppression de l'uniforme pour la soirée -j'ai servi en débardeur et jean- et de la musique à fond au comptoir ^^ une de mes meilleures soirées là-bas). Les swings qui vous encouragent tout du long pendant le rush (aaah, P. et ses "Allez les filles et les garçons, on lâche pas l'affaire, vous êtes des warriors !"), et surtout le "Merci Marine !" chaque fois que vous dépointez. C'est con et c'est pas grand chose, mais bon, au moins on est pas transparents (pas comme dans d'autres restaurants).
En bref, j'ai de la chance de travailler là-bas et pas ailleurs.
30 mai 2009
Si je devais résumer ces derniers mois en 4 photos ...
21 mai 2009
"L'écriture du vide"
Je travaille là-dessus depuis quelques semaines ... C'est assez difficile de formuler ce qui n'est pas formulable, mais tout le challenge est là. Mettre des mots sur du rien. Du vide. Extrait.
"Ecrire sur le vide intérieur relève de la contradiction radicale. Pour être parfaitement en adéquation avec ce qui peuple mon être, il me faudrait ne laisser que des pages blanches. Mais le besoin pressant d’exprimer ce vide me force à coucher sur le papier un oxymore des plus déroutants : l’écriture du vide.
Il n’est pas simple de faire accepter à son entourage l’absence totale de réaction, de pensée : ils croient souvent que je me cache derrière des affirmations fausses, des mensonges par omission. Mais, pas du tout : je ne pense rien, je ne dis rien, je n’écris rien, parce que je n’ai que le vide. La notion de richesse intérieure, qui m’a été enseignée pendant mes années d’études, m’est totalement inconnue. Je ne parviens même pas à imaginer ce que pourrait être cette richesse ; je ne parviens pas à imaginer le sentiment de celui qui se sent plein. Celui qui a une idée, que ressent-il ? Se délecte-t-il de sa plénitude, de sa complétude ? Eprouve-t-il sincèrement les contours de ce produit fini ? Quand un ami me dit : « J’ai une idée ! », j’ai envie de lui répondre : « Comment fais-tu ? ». Parce que je ne parviens pas à cerner l’essence de ce phénomène, de cette phénoménologie de l’idée. D’où naissent-elles, les idées des gens ?
Je suis fascinée par les trouvailles des esprits créatifs du monde, les inventions, les innovations, les exclusivités ; tout ce travail cérébral, toute cette matière grise en ébullition, me rend perplexe et se présente à moi comme des bêtes curieuses postées derrières des cordes de musée.
A quoi pensait celui qui, pour la première fois, a tracé un signe sur le sol ou sur la paroi d’une roche ? Que cherchait celui qui a découvert le feu ou la roue ? L’ampleur des capacités humaines me sidère. Un tel enchevêtrement de hasards, de réflexions, de déductions, c’est un miracle, une panacée, et j’ai peine à croire qu’on puisse le réduire à un réseau de conséquences plus ou moins dépendantes les unes des autres.
Face à cette virtuosité de l’esprit humain, le vide que je porte en moi ne me paraît que plus grand, plus écoeurant, plus envahissant, d’une certaine manière. Par contraste, mon blanc intérieur ressort davantage. Il est toujours délicat d’accepter en soi l’absence de tout. Chaque jour, je dois céder et comprendre en mon être l’idée du rien. Je suis incapable d’exprimer quoi que ce soit, car les choses à exprimer sont présentes en moi en quantité si infinitésimale qu’elles sont intraduisibles, invisibles à l’œil nu, inaudibles par la seule oreille.
Les amplifier : c’est le seul remède.
Mais alors, diluées dans des solutés instables et tirés d’ailleurs, ces choses se dénaturent, leurs contours se dilatent, se distendent, pour devenir grotesques et baroques. Pour dire le grain de sable qui constitue ma pensée, je suis obligée de dire trop fort. Trop vite, trop fort, trop violent, en démesure totale. Malgré mes efforts pour tempérer l’expression de l’intérieur, j’échoue souvent, je ne réussis jamais à faire coïncider exactement le cercle de l’expression avec l’étendue du signifié –si restreinte soit-elle."
"Try it out loud"
I cannot say that I know myself ; in fact, I cannot say that I am sure of being. I don't know what I want, I feel like a fog dawning in my inner sight : not knowing what to do, having no clue of the right decision, is a feeling that gives me waves of fear.
It is hard to imagine that, one day, I knew how to do this.
It's like I'm stuck in a quagmire, drowning in the mud and not being able to breathe. I miss air, thin air, light air, that which kept me alive and happy. I never had it since I lost my confidence and my illusions. That was ages ago, if ever I felt it in real. I'm afraid of leaving, but I'm afraid of staying too : what solution ? What escape ? Am I bound to be locked up in the cell of my own indecision ? I wanna move but I can't : bound from hand to feet, by my own irresolution.
Every time I try to find out what is going on in my head, it freezes and I'm no longer able to see in myself.
I remain dark and opaque to myself ; this is the most strange impression, feeling that I grope in the dark, but inside my own head. Like a odd sort of terra incognita, bits of my memories, bits of my mind are swallowed by shadow, and I can only discover them by walking on, carefully, lightless, trying not to fall in a forgotten trap that I myself had set there a long time ago. I trapped the path to my own truth ; that is not only stupid, but also impossible to undo.
Knots and traps and dark and maps that miss huge chunks of land. "A very acute sense of a hinterland", I said once.
It was about cephalalgia, but it is also about that impression of an echoing valley. I remember Giono and Langlois, and how he was frightened by the endless ways and spaces of his soul.






